Penser, c’est se penser

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Se dire non à soi-même

La pensée, il faut le rappeler sans cesse, est une vie critique et autocritique. Sans ces deux « mouvements » intellectuels, on demeure dans l’autosatisfaction. Le sens étymologique de la réflexion nous l’apprend. Réfléchir, c’est ployer en arrière, à savoir revenir sur soi afin de s’éprouver, de se prendre soi-même comme « objet » d’observation.

« Penser, c’est dire non » écrit Alain. Ce non a différents sens, mais il doit être non à soi-même. Penser contre soi-même pour éviter de s’enraciner dans ce que Bachelard appelle l’instinct conservatif, conservation de soi et ainsi des schémas, des stéréotypes et des formules toutes faites posées sur le réel et qui évitent, ainsi, de le questionner et donc de se questionner. C’est l’exigence du refus en soi qu’évoque Lévi-Strauss décrivant le travail de l’ethnologue, condition sine qua non de la compréhension de l’autre. Je me dépouille de moi-même pour trouver l’autre et me trouver en lui.

La table rase

Toute vie intellectuelle profonde fait le détour en soi. Elle part de soi. C’est le projet de Descartes : « Je m’appliquerai sérieusement et avec liberté à détruire généralement toutes mes anciennes opinions. » Faire table rase pour se regarder « nu », « dépouillé » et, dans l’examen de son propre savoir, avoir l’aptitude à appréhender le neuf. L’introspection comme acte de penser. « Qui se contente de sa pensée ne pense plus rien » écrit encore Alain. Le contentement fait cesser le dialogue constant entre soi et le monde.

L’obstacle psychologique

Mais ce qui nous retient dans l’esprit conservatif, pour reprendre l’adjectif de Bachelard, ce ne sont pas seulement des considérations intellectuelles. En rencontrant notre soi, nous n’éprouvons pas exclusivement notre savoir, mais nous mettons à l’épreuve la totalité de ce que nous sommes. Des considérations psychologiques font obstacle à l’introspection critique. Notre savoir forme notre personne, notre ego. L’affectivité est ainsi engagée dans la mesure où nous ne sommes nullement des intelligences désincarnées. S’accrocher à des pensées achevées fait du bien, nous réconforte, nous donne des repères et stabilise notre ego alors que la réflexion peut être douleur, perte et échec.

Du regard au coup d’œil

« La bêtise consiste à vouloir conclure » écrit Flaubert. La conclusion est apaisante. Il s’agit ici d’une coupure avec l’évolution, d’une rupture avec le sens de la nouveauté. Alors s’installe l’illusion d’avoir identifié les autres et les choses. Alors le regard meurt et fait place au coup d’œil. La bêtise évoquée est sans doute moins celle d’une faiblesse intellectuelle que celle de la peur de l’inconnu, du recommencement, du « ménage » en soi qui sont, par contre, le propre de l’acte de penser.

 

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1 réflexion au sujet de “Penser, c’est se penser”

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L'auteur...

Denis Faïck
Denis Faïck Philosophe, maître de conférences

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