Avis critique sur : « Ça raconte Sarah » Pauline Delabroy-Allard, Paris, Editions de Minuit, 2018.

Temps de lecture : 6 minutes

Le livre est, je crois, presque unanimement encensé par les critiques.

Il raconte l’histoire d’une rencontre entre deux femmes. Premier amour au féminin pour celle qui raconte. J’espère lire, vivre, apprendre, sentir un monde.

Or voilà, précisément, ce que le livre présente sur l’amour. C’est le sens de la première partie. Mot pour mot. On pourrait penser que ces extraits sont placés dans un tout et que les isoler dénature le livre. C’est possible, il faut rester prudent avec les extraits. Mais je crois que ce n’est pas le cas. Ils sont le corps du texte.

  • L’amour entre deux femmes est « une tempête ». La suite rend compte de cette tempête.
  • Elle tombe amoureuse et pense tout le temps à elle.
  • Plus rien ne l’intéresse, plus personne.
  • Elle me serre (…) comme si elle souhaitait que nous ne fassions plus qu’un seul corps. »
  • Quand elles se retrouvent après une séparation, elles font l’amour toute la nuit.
  • Quand elle est absente elle lui manque. C’est « intolérable ».
  • Elle est belle à tomber par terre. Désirable à crever.
  • Quand l’intensité monte, on en apprend la cause : « Je crois que je t’aime trop. »
  • On apprend qu’elle a un « désir fou, brûlant, douloureux. »
  • Quand on aime, on frissonne.
  • « Dès que nous sommes deux, la magie opère. »
  • Quand elle part six jours ça paraît être « une éternité. » Le temps est long en son absence.
  • « Dans la chambre nimbée de lumière bleue, elle me fait l’amour sans relâche. »
  • « Elle a les yeux qui brillent.»
  • Etc.

Voilà le constat sur le sens, sur l’intensité d’une passion. Différents problèmes se présentent alors :

Ce qui est dit est le propre de l’amour et a été exprimé tant de fois dans la littérature. Ce qui précède est tout à fait possible, comme thème. Or il y a, me semble-t-il, un souci majeur. Quand on se contente de dire les choses comme l’écrivaine le fait ci-dessus, mot pour mot, alors je suis face à un problème, je crois. Il vient de l’identification entre la banalité de « simplement dire » et ce qui est présenté comme « tempête ». La conventionalité seule, en tant que telle, oui si elle a un sens dans le texte. Identifiée à la puissance, à l’intensité me semble problématique dans la littérature.

La littérature, et l’art en général, est sans doute une manière de nous faire sentir, comprendre, vivre, découvrir ce qu’on n’a pas vécu, sentir l’inédit, l’original, voir au-delà des frontières qui nous maintiennent en dehors. La littérature nous prend, nous emmène là où on ne peut aller. Or ici, je ne lis rien sur une expérience singulière, non seulement de l’amour, mais surtout de l’amour entre deux femmes, de la singularité de leur expérience unique. Leur propre vécu, à elles. Je ne peux même pas le deviner. Je lis des « formules » : elle me manque, je la désire, on fait l’amour, je ne pense qu’à elle, le temps est long sans elle, etc.

Car précisément la littérature, là est entre autres son défi, essaie d’effleurer l’indicible ; elle tente d’exprimer l’inexprimable. Certes, on peut dire avec Bergson que le mot ne peut toucher les mille nuances et résonances du vécu. Sans doute, mais la littérature essaie, autant qu’il est possible, de lui donner tort. Avec ce livre je lis que l’amour est désir, douleur ; que l’absence de l’autre est pénible. Que le désir est brûlant. J’apprends qu’elles font l’amour toute la nuit. En bref, je lis une succession de choses connues sans pénétrer dans les nuances, dans les variations, dans les particularités de cet amour. Et plus encore, d’une femme qui vit sa première expérience passionnelle et homosexuelle en même temps. Voilà ce qu’il fallait, je crois, exprimer, faire vivre au lecteur. C’était cela, je pense, le défi de ce livre. Dire, textuellement, que son absence est un manque, que la passion dévore et qu’on fait l’amour quand elle revient est suffisant pour un journal intime, pas pour un livre, me semble-t-il. Je me trompe peut-être.

J’attendais d’entrer dans un monde. J’attendais que quelque chose d’ordinaire devienne une origine : effleurer la vibration de leur amour. Or, remplacer ces deux femmes par deux hommes ou une femme et un homme, le livre reste le même. Là aussi il y a problème, je crois.

Et puis on a une succession de moments de la vie quotidienne. Bien sûr, la littérature vise aussi le quotidien. Écrire la vie de tous les jours fait partie de la littérature. Mais si je mange, je bois un verre de vin, si je frissonne en faisant l’amour, si je regarde l’autre, si je prépare la cuisine, si je porte mes lunettes en lisant une partition, c’est une chose. Si j’écris de la littérature en disant la même chose, qu’est-ce que j’ajoute de plus au quotidien ? Si rien, alors la littérature perd son sens.

On peut tout dire. On peut s’emparer d’un stéréotype, d’un moment ordinaire, d’un cliché et autres déjà-dit, mais, précisément, on s’en empare. S’en emparer, c’est les transfigurer. L’écriture me semble-t-il ne doit pas simplement utiliser un déjà-dit. Elle doit en même temps le former, le déformer, en faire l’acmé d’une progression, ou l’origine d’une mutation.

La littérature, et toute la différence est là, ne dit pas le quotidien, le simple, la simplicité. Cela le langage quotidien sait parfaitement le faire. Par contre, elle les exprime. Et ce n’est pas la même chose. Au sens étymologique, exprimer signifie «extraire en pressant ». Autrement dit, faire sortir par un acte. La donnée immédiate n’est pas suffisante, alors on agit sur elle, on la malaxe, on la tord, on la saisit pour éclairer ce qui est dedans. Tout art, me semble-t-il, part de ce principe : les données immédiates du vécu, du vu, du senti ne sont pas suffisantes.

L’expression est la forme non quotidienne qui présente un quotidien inaperçu. Exprimer c’est faire sortir au jour ce qui est dissimulé dans ce qui est montré. Mettre sous le regard l’invisible. C’est extraire par une forme une réalité sous-jacente. C’est mettre dehors. Dire le quotidien en reste à l’apparence. L’exprimer c’est le saisir pour « exercer une pression ». C’est « jouer » avec ce qui est perçu. C’est le bouleverser. Le simple exprimé devient la profondeur mise en surface. Ça se mélange. Van Gogh ne peint pas des champs de blé : il crée une forme et des couleurs. Et « le simple » n’est pas seulement la mise au jour de ce qui est dissimulé dans le quotidien, c’est, comme je le disais, le transfigurer, ou le modeler. Mais c’est aussi « créer du quotidien ». Donner à voir un inexistant.

La deuxième partie du livre est difficile d’accès, non pas parce qu’elle est ardue, mais parce que la première partie a anéanti, dans ma lecture, la possibilité d’y entrer complètement, car la première partie devait donner sens à la seconde dans laquelle on retrouve malheureusement des moments qui me sautent aux yeux :

Elle suspend son souffle quand le téléphone sonne, et là son cœur se serre.

Il y a aussi un instant où le cœur palpite.

Quand il y a problème elles claquent les portes, les sanglots sont déchirants.

Quand elle souffre elle a « mal au ventre ». Elle se couche « en chien de fusil ». Quand l’alcool la ronge je lis qu’elle est « ivre ». Bien sûr qu’il y a ivresse et douleur. Mais toute la question de la littérature est là : comment l’exprimer ?

J’apprends que l’amour fait du bien et fait mal et que l’absence de l’autre vide la vie de son sens.

On est bien d’accord. Et…

Or ce que j’aurais souhaité sentir, c’est cette expérience inédite pour elle, l’amour avec une autre femme, l’expérience nouvelle, créatrice, saisissante, beaucoup plus qu’un cœur qui se serre et qui en reste là. Et, sur le plaisir des corps : elle se mord les lèvres quand elle lui met deux doigts dans son sexe, et elle jouit.

Oui, bien sûr on peut écrire cela, mais il est nécessaire, soit de l’exprimer et donc de saisir tout de suite notre lecture par une seule phrase, frappante, marquante, comme l’élan de l’aphorisme, soit de placer la phrase dans un ensemble qui lui donne force, qui l’annonce, ou qui ne l’annonce pas. Alors, quand la phrase arrive, soit elle est un aboutissement, soit elle nous renverse par son surgissement. Ici, je crois, la phrase est dite. C’est tout le problème.

Ce livre, comme je le disais au début, est encensé par la critique. Un futur prix ?

C’est juste un avis parmi tant d’autres. J’ai sans doute raté quelque chose…

On peut toujours rater quelque chose…

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2 réflexions au sujet de “Avis critique sur : « Ça raconte Sarah » Pauline Delabroy-Allard, Paris, Editions de Minuit, 2018.”

  1. J’ai ressenti énormément de déception à la lecture de ce roman que j’ai trouvé très creux…Je trouve votre analyse très pertinente et elle met l’accent sur ce que j’ai éprouvé sans être capable de mettre des mots dessus. Il me semble également que la passion a déjà été écrite de façon beaucoup plus virtuose…

  2. merci beaucoup pour ce post
    ça fait 3 mois que j’ai lu ce livre, et ça m’interpelle encore, tout ce succès!
    une histoire tellement convenue, l’amour, la passion, tout ça…
    le style est là, mais le contenu m’a plus que déroutée
    c’est à se poser des questions sur la critique !

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